vendredi 7 novembre 2014

Le plus bel endroit du monde

Avertissement : bien qu'inspiré de faits réels, ce récit comporte de nombreuses modifications et libres interprétations, ne serait-ce que par souci évident du respect de l'anonymat.

-~-

- T'as vu l'article dans le daubé ?
- Non.
- Y a un alpiniste qui est mort avant-hier dans le Mont-Blanc...
"L'aléa" de l'alpinisme. En ce début de journée au boulot, une conversation comme il en arrive assez facilement avec cette montagne si exigeante. Machinalement, je cherche pendant ma pause le lendemain l'article dont le collègue m'a parlé. Pas par voyeurisme. Seulement savoir où ça s'est passé, comment. Je ne sais pas si tous les montagnards font ça. Mais beaucoup, oui, sûrement. Dont moi. Par esprit d'analyse, pour évaluer si j'aurais pu commettre la même erreur, ou simplement faire les mêmes choix d'itinéraire, de stratégie de progression.

La voie en question dans ce cas-là, c'est le pilier central du Freney sur le versant italien du Mont-Blanc. L'une des courses les plus techniques du massif. Qui plus est par une variante encore un peu plus dur que "la classique". Non je n'aurais sans doute pas été là. Pas encore le niveau en escalade. Par ce temps-là en revanche, oui, ça valait le coup de sortir. Un anticyclone magnifique qui s'est installé des semaines durant sur l'Alpe en ce mois de février. Et avec des températures clémentes en plus ! Le rêve.
Il était en solo... déjà que je ne m'estime pas au niveau mais alors dans ce contexte... L'article décrit le bonhomme comme doué et expérimenté. Il a fait son choix et en a assumé le prix. Les journalistes sont toujours friands des détails. Ceux qui échappent complètement aux faits pour toucher la sensibilité (sensiblerie ?) des lecteurs. L'article mentionne : "il a envoyé un dernier sms à un ami guide — Je suis dans le plus bel endroit du monde — laissant présager du pire". Ça "marche". Je commence à m'imaginer la scène : un type mourant à petit feu au pied d'un mur compact de granit orange, en pleine montagne, et profitant des dernières secondes qu'il lui reste à vivre en contemplant un ultime coucher de soleil (n'est-il pas, après tout, dans le plus bel endroit du monde ? ).

—~—

Quelques semaines plus tard.
On est appelé à intervenir sur une recherche de personne. C'est un membre de sa famille qui a donné l'alerte. Une réquisition est ordonnée pour géolocaliser son téléphone portable. Une heure s'écoule avant que des éléments, suffisamment concrets pour orienter nos recherches, ne justifient notre engagement dans celles-ci. La fiche précise que la personne est suicidaire et que dans les derniers SMS envoyés à sa famille, il dit qu'il se sent partir. Il est parti avec sa voiture, une Skoda verte. Je regarde la carte au 25 millième dans notre bureau. Il faut faire vite. La géolocalisation nous a permis d'identifier un cercle de 3 km de rayon autour d'un relais téléphonique, possiblement à l'est de celui-ci. Ça me semble crédible. C'est là que se situent les plus petits chemins, et les plus à l'écart de toute habitation. Il y a des falaises au sud-est... On ne voit qu'elles depuis le centre-ville de la bourgade locale. J'identifie en quelques dizaines de secondes deux ou trois secteurs sur lesquels je nous verrais bien concentrer nos recherches. On se met en route.

Mon camarade conduit avec la virtuosité d'un guitariste de métal sur une sept cordes : à toute vitesse et sans aucun à coup. Dans le village, on tombe sur un neveu. Ils sont en pleine recherche. Il nous informe que les pompiers aussi. A eux deux, ils ont fait toutes les routes du coin. J'essaie de vérifier s'ils ont ratissé mes "secteurs privilégiés". J'ai l'impression que ma description ne leur fait pas penser au chemin que j'ai en tête. Je crois que personne n'a encore regardé en dehors des routes goudronnées. Mon idée numéro un est une route forestière, en terre donc. L'image de l'italien m'obsède depuis que j'ai regardé la carte au bureau. Et s'il avait sauté ces fameuses falaises...
Je guide mon camarade droit sur le chemin en question. Après 400 mètres, nous trouvons la Skoda verte. Le tableau est sérieux. La victime à peine consciente. Je recontacte tout de suite le 18 pour leur communiquer une position GPS et des indications pour que le VSAB des pompiers puisse nous rejoindre au plus vite. On sécurise le véhicule. Parler à la victime pour la "garder". Mon camarade s'en charge, il semble posé dans son discours à la victime, cela me rassure un peu sur l'état de cette dernière. Je passe un premier bilan avec le SAMU au téléphone. J'ai oublié des éléments, c'est sûr. Comment faire autrement quand je n'ai pas eu l'occasion de replonger dans mon PSE depuis des mois. Le debriefing est un exercice ô combien utile...

La famille arrive. Les pompiers aussi. Des badauds peut-être enfin. Pas facile de "protéger" tout le monde dans ce genre de scène, de leur donner leur juste place. La victime est rapidement évacuée pour être hospitalisée. Fin d'intervention.

Mes camarades me félicitent pour l'orientation de nos recherches. Mais, franchement, je serais bien incapable de départager la part de "flair" de celle du "coup de bol" pour ce dénouement à temps. L'image de la falaise ne m'a pas quitté. Pourtant, la réalité était bien différente. Restent les songes. La lecture des chroniques tragiques de l'alpinisme...
Je me figure que la mort d'un alpiniste italien n'a peut-être pas été vaine, là où je m'y serais attendu le moins. Le plus bel endroit du monde.

mercredi 5 novembre 2014

Proxima estaciòn : un camino

Esperanza... super, j'ai du Manu Chao dans la tête pour les quatre prochains jours, Desaparecido poul êtle plous plécis. Viva España ! Et oui, j'ai toujours un accent de merde en espagnol.

Bientôt 4 ans que mon cousin, ami, et compagnon de cordée vit à Madrid. Bientôt 4 ans que je lui dit que je vais venir le voir. Bientôt 4 ans que régulièrement (environ 2 fois par an), c'est lui qui me rend visite dans les Alpes. Bref, je prends mes billets EasyJet (Lyon-Madrid, plutôt pratique) pas cher mais finalement si parce que c'est en plein dans les vacances scolaires. Tant pis, on va parier que ça vaudra de toute manière le coup.

Arrivée à Madrid, pas le temps de souffler. Juan nous a concocté (Julien, un de ses potes, est aussi de la partie) un programme aux oignons. Petits, ça reste à voir, mais on ne pleure pas encore.


Partie 1 : Los Galayos
Direction les environs de la superbe Université Juan Carlos - celle où étudie Juan, et aussi celle où ils ont reçu une infirmière Ebola - avec sa zone commerciale et industrielle, parfaite pour ravitailler avant l'échappée et pour se restaurer dans un établissement typique. Je vous passe la description du rade. En ces temps de clowns qui font peur, celui-ci a d'évidence tout pour semer la terreur...

On se rend donc à Los Galayos, massif granitique à environ 2h de caisse au sud-est de Madrid. Pour y aller, il faut viser le périph' M30 et choper l'autoroute A5 direction Badajoz. Pas de péage: ils sont comme ça les espagnols. Sortie 123 au niveau de Talavera de la Reina. Prendre la N-502 direction Ramacastañas puis Arenas de San Pedro. Traverser Guisando et aller se garer en bout de route au début du vallon.

A l'entrée du vallon


De là, on remonte un bon sentier (environ 900 m de dénivelée) qui suit le fond du vallon et s'élève progressivement jusqu'à 1985 m d'altitude au Refugio Victory. On est accueilli par le sympathique Samuel, gardien du refuge, grimpeur, comédien. qui se relaie là-haut jusque fin octobre avec son pote qui, dixit lui-même, est le meilleur grimpeur des deux, Sam ne grimpe "que" dans le 7.... (très espagnol ça aussi).
Dire que de mauvaises langues critiquent le confort des  refuges français... Pour les autres, sachez que Victory est rudimentaire: pas de sanitaire, dodo à même le sol (prévoir tapis de sol et sac de couchage). En revanche, c'est bon marché : 10 € la nuit et 15 € la demi-pension. Samuel pratique une cuisine simple mais bonne et avec des produits frais montés en portage presque quotidiennement. Mieux vaut donc penser à réserver en période d'ouverture, la capacité d'accueil n'excède pas 10-15 places...


Précisons que l'on y grimpe fin octobre en T-Shirt sur un granit, parfois mêlé de gneiss qui n'est pas sans rappeler les aiguilles rouges et celles de Cham', ampleur exceptée. L'escalade est belle à dominante fissure entièrement en terrain d'aventure. Pas de relais en place en général, sauf ceux des lignes de rappels. C'est un lieu féérique où l'on pourra avantageusement récupérer un peu de la saison de grimpe montagne qu'on a pas eu dans les savoies, la faute à un été bien pourri. En plus le soleil se couche encore à près de 20h30 ! Une aubaine, je vous dis.


A Los Galapeyos, point de tortues mais des aiguilles à manger à commencer par celle qui domine le refuge, j'ai nommé El Turron, mais si vous êtes un peu moins morfale que moi, vous la trouverez sous le nom d'El Torreòn dans les topos.
Le dimanche est donc consacré au parcours de cette aiguille par ses versants Sud (V+) puis Nord (V).



Ambiance tous les matins du monde au réveil

Le lendemain, j'ai concocté un petit enchaînement que je soumets avec force persuasion à mes acolytes.  D'abord le Pequeño Galayo par sa face visible du refuge (V/V+). Samuel nous propose une variante d'attaque en dalle puis escalade athlétique à la fois plus directe et esthétique. Ensuite, j'avais repéré la veille la possibilité de traverser à flan juste sous le sommet pour rejoindre un dièdre magnifique et élancé. Ce sera "gran diedro" (IV+) au Gran Galayo. Le retour se fait à pied depuis le sommet par du terrain à chamois.

Derrière mon casque, "gran diedro", une voie 5* dixit Samuel


Nous rentrons à Madrid le soir pour dormir chez Jean. Le pied de se retrouver dans une ville conviviale avec pas loin de 30°C dehors. Si si, c'est encore l'été et définitivement les vacances :) .

périples aux Galayos à l'exception de la face S du Torréon


Partie 2 - La Cabrera
Mardi, Julien se déclare en repos bien mérité. Il a la chance de rester une journée de plus dans son séjour. Moi, je me déclare toujours motivé. Jean me propose donc d'aller à La Cabrera, au nord de la capitale ibère. Il a repéré depuis un moment la Via Diedro de la deportiva à l'Agujas Sin Nombre. Les relais sont en place, autrement, n'oubliez pas vos amis !  Pour se rendre à La Cabrera, il faut compter une petite heure de voiture (sans trafic) par l'autoroute A1.


Nous sommes quelque peu pressé par le temps car Jean a un cours qu'il ne peut sécher à 15h00. Il nous faut donc grimper rapide... Je frise la correctionnelle en première longueur, dure à protéger sur les premiers mètres avec un rocher toujours à mis chemin entre gneiss et granit mais franchement mental concernant l'adhérence. Jean enchaîne la suite et on se retrouve juste à temps au sommet. On lui a indiqué de descendre à droite en 1 rappel : bonne idée à condition d'avoir la présence d'esprit (dois-je préciser que nous ne l'avons pas eu ?) de rallonger le relais pour éviter de coincer la corde... et une longueur bonus de remontée le long du rappel au ropeman pour mézigue !
 
On arrive vers 14h30 à l'universidad Juan Carlos. On a faim et mon serviteur me propose donc un gueuleton typique (pour de vrai ce coup-ci !) au "Musso des Ramones". Dans ma tête, j'imagine donc un truc rock mais quand même littéraire, branchouille citadin en clair... Mais il n'en est rien puisque ça s'écrit en réalité "museo del jamon", soit pour les billingues comme moi "le musée du jambon". J'en fait un beau, tiens. Mais c'est effectivement typique, une sorte d'équivalent de la brasserie parisienne couleur locale. Pour vous faire une idée, des tables de restaurant, un beau comptoir en zinc (on a mangé là compte tenu de notre timing serré) dans une salle haute de plafond dont les murs ressemblent à ça :

Parmi les spécialités, on ne peut manquer les célèbres tortillas et, compte tenu de la chaleur, le Tinto de Verano (mélange de vin rouge et de limonade), qui s'est révélé exquis.

Le soir, une petite tournée des bars et des quartiers animés de Madrid avec Julien, parfaitement remis, nous a merveilleusement conclu cette journée.


Partie 3 - La Pedriza
Il était une fois, Jean à son pote Fernando qui lui a fait découvrir el spot : "comment tu fais pour trouver le chemin dans ce dédale de blocs ?"
Fernando : "La Pedriza, es un camino"...

Nous voilà donc partis ce mercredi pour gravir El Yelmo (sur une musique de Mano Solo - El Mungo) ça envoie ! T'as déjà grimpé un dinosaure ? Le Stone Mountain d'Atlanta ? Non Plus ? Voilà la chance de pouvoir te venger.
Pour nous, c'est d'abord la Via Hermosilla dont le topo est disponible ici. On accède au site toujours moyennant une petite heure de voiture en direction du nord depuis la cité madrilène via les routes M607, M609 et M608 jusqu'à Manzanares El Real.
L'escalade se déroule ici sur un granit magnifique, compact, sans défaut, avec du grain, le rêve... même El Cap est en rocher pourri à côté à moins que le soleil n'est tapé trop fort et que je m'égarde, oui que je m'égare aussi. Par contre, c'est ni très haut, ni très raide. La vue sur la city de Madrid est chouette, de même que sur la prison régionale. Reste que ce coin est sauvage et possède ce je ne sais quoi de magique, à l'instar de la forêt de Fontainebleau avec laquelle il ne partage que ça car ni le rocher ni la végétation ne peut se comparer. La Pedriza, es un camino. Bienvenu dans un royaume de la dalle couchée en granit : déroutant de se retrouver à quatre pattes dans des pentes qu'on se verrait quasi skier l'hiver !

Jean nous remmène pour un 2ème run plus à droite. Première longueur avec pas plus de 7-8 points pour 45 m en 5c, chapeau l'artiste. La suite pique encore d'autant que l'on choisit malgré nous une variante en 6c : une colonnette unique, lisse, et rien d'autre. J'enchaîne tout juste en second, ouf !

Une très belle dernière journée d'escalade madrilène. Nous prenons soin de boire la bouteille de Tinto de Verano déposée au frais dans un ruisseau en début de journée, juste avant d'atteindre El Yelmo. On peut alors redescendre sereins.

"La Pedriza, es un camino"  -  El Yelmo

Dernière soirée madrilène avec une autre boisson typique (oui, mais d'où ? oui mais doux !), un mojito sur la terrasse d'un bar et surtout, toujours cet air plein de douceur. Merci les amis pour ces bonnes vacances.


Epilogue
Jeudi, déjà le voyage retour. Comme un cadeau, je suis placé idéalement dans l'avion pour revoir et saluer juste après le décollage la Cabrera, El Yelmo. Une heure de vol plus tard, je survole les montagnes de mon enfance: la vallée d'Aspe, dont je distingue toutes les montagnes malgré nos 10 000 m d'altitude, mêmes les aiguilles d'Ansabère qui m'échappent encore. Patience. La vida, es un camino.