mercredi 27 octobre 2010

Confidentialité ? vie privée ?

Depuis plusieurs années, les outils numériques sont utilisés à plein régime par la plupart des grandes entreprises. Et scandales et autres soupçons n'ont pas tardé à faire surface. Certains employeurs peu scrupuleux estimant avoir un droit de regard sur les échanges de leurs salariés, ils n'ont pas hésité à mettre en place des systèmes d'écoutes de ces derniers.
Plus récemment, l'affaire politico-judiciaire mettant en scène les plus hautes personnalités de l'état français (le président Sarkozy et le ministre Woerth) avec la première fortune de France et surtout ses rebondissements liés à d'éventuelles écoutes téléphoniques de journalistes hors cadre légal (le Canard Enchaîné) et plus encore les vols d'ordinateurs portables de journalistes de trois organes de presses différents s'intéressant à cette affaire conduisent légitimement à s'interroger sur la confidentialité des échanges employant du matériel informatique.
Sans débattre du fond de ces affaires, ce que les tribunaux et journalistes concernés font plutôt bien, il est à ce titre intéressant de lire l'article de JM Manach, véritable point de départ pour qui veut apprendre à sécuriser ses données, qu'elles soient professionnelles ou personnelles... On notera simplement que, signe des temps, cette note a été propulsée en "une" du site lemonde.fr ce jour du 27 octobre.

A bon entendeur,

mercredi 13 octobre 2010

"Quelques leçons tirées de la crise" *

* Ce titre est emprunté à un livre de Georges Soros et dont je vous recommande vivement la lecture tant sa vision du capitalisme financier est pertinente - aucun lien.

A la suite de notre aventure au Grépon avec Jean (voir ce billet), je me suis posé beaucoup de questions sur ce qui avait conduit à faire appel aux secours plutôt que de s'en sortir seuls, mais aussi sur les erreurs que nous avions pu faire. Y a-t-il eu faute ? Suis-je plus responsable ? Est-ce Jean, mon cousin, ami, et compagnon sur cette course ? Ces questions sont-elles si saines, aussi ?


Ordonner les priorités
En y repensant, en refaisant le déroulement de la course, on identifie très vite les petits râtés, toutes les petites pertes de temps d'une minute à un quart d'heure et qui s'additionnent à la fin de la journée, qui font que l'on se retrouve dans une situation complexe. Mais toutes ces petites choses n'ont pas la même valeur. Jean a par exemple perdu deux fois sa frontale n'occasionnant qu'une perte de temps minime, mais la perte des piles a rendu la deuxième fois assez déterminante car le retour de nuit était dès lors exclu.
En montagne, un autre compagnon de cordée m'a dit qu'il adoptait systématiquement la tactique du "non-coupable": la faute était forcément celle de l'autre, de la météo, des conditions, du topo, bref tout sauf la sienne afin de garder un bon mental. Si je trouve un certain intérêt à cette théorie dans les dysfonctionnements mineurs, elle me semble moins applicable en cas de problème plus important ce qui était le cas ici puisque nous avons dû faire appel à une aide extérieure. Il me faudrait donc aussi établir ma responsabilité, pas pour me culpabiliser, mais pour comprendre, pour apprendre de mes erreurs.

L'erreur originelle
Une course en montagne est toujours source d'inconnue et d'imprévus. Puis-je, raisonnablement, penser que l'échec est dû à des conditions pas tout à fait optimales (3 longueurs neige/mixte) ? Aux lenteurs de Jean dans certaines manips ? La réponse est évidemment dans la question. Bien sûr, si tout cela avait été mieux, on aurait sans doute fini la course. Mais peut-on tabler sur le fait que tout "se déroule sans accroc" lorsque l'on part en montagne ? Je ne suis pas l'agence tout risques. J'aurai donc du prévoir plus et plus large; donc comprendre que je choisissais une course trop longue par rapport à l'expérience de mon second de cordée. De toute évidence, Jean manquait encore un peu de vécu pour avoir la vitesse d'exécution suffisante au parcours de cet itinéraire de grande ampleur. Comprendre que ma motivation à finir ma liste de courses prenait le pas sur des considérations objectives qui devraient rester en toutes circonstances le lieu de la décision d'y aller ou pas.

Le déroulement de la course
Je l'ai déjà longuement narré. Tout ne s'est pas parfaitement passé (sic). Pourtant, il me paraît utile de décrypter ce déroulement pour analyser ce que j'aurais pu améliorer de mon côté et ce que Jean aurait pu du sien. J'espère qu'il trouvera le temps de lire, corriger et compléter cette analyse de son propre regard :) . En repensant à l'organisation de la course, je constate que j'avais un rôle de "guide" et Jean de "client". Or, grimpant avant tout dans un contexte amical et souvent avec des personnes très expérimentées, je ne suis pas forcément rentré dans le rôle de leader de sorte que je supposais vraisemblablement à tort que Jean m'opposerai un point de vue s'il considérait que la course n'allait pas dans le bon sens, assez vite, était trop dure. Or, lui-même était, je m'avance un peu, sans doute dans un état de confiance relativement passive vis-à-vis de moi qui représentait dans notre cordée "l'aura de l'expérience", chose dont il faut tant se méfier au quotidien en montagne !


Mes enseignements
En tant que 1er de cordée, j'ai souvent donné des indications à Jean durant la course "rho fait gaffe à ta frontale quand-même" ou encore "allez Jean, faut aller plus vite". Mais au delà de ces indications parfois (souvent ?) mal formulées, je m'aperçois que j'ai anticipé assez peu de situations pour mon "client". Ainsi, j'aurais dû valider 100% sûr que ses crampons était impeccablement réglés dès la veille le soir au refuge (10 min de gagnées). Au premier tomber de sa lampe frontale, j'aurais dû m'interroger et l'interroger sur sa manière de la fixer pour en trouver une plus fiable avec lui ce qui aurait évité de perdre les piles. J'aurai du être plus didactique sur l'escalade mixte, comment accrocher ses crampons à son harnais pour ne pas perdre de temps à les ranger dans son sac en cours de longueur (faire ça dans le confort du relais permet aussi de gagner du temps, ici encore 10 minutes).
A force de vouloir m'alléger, j'ai laissé ma cartouche de gaz au refuge ce qui n'était manifestement pas la bonne idée.


Des enseignements pour Jean
En réalité, une fois que la répartition des rôles "second et premier de cordée" est claire, les leçons peuvent sembler limitées. Il n'en est rien. Si le second laisse au premier la conduite et le rythme du cheminement, Jean, assez accroché à l'alpinisme à présent, ne doit pas passer à côté de son introspection pour gagner en autonomie. Comment avoir des gestes plus fiables et plus rapides pour se vacher, se dévacher des relais et démonter ces derniers (souvent plusieurs minutes perdues au lieu d'une poignée de secondes) ? Comment gérer efficacement des équipements vitaux comme la frontale ou les crampons sans fausse note ? Bien sûr Jean, j'espère que l'on pourra aussi rediscuter cela dans le futur et, comme je le disais au paragraphe précédent, je manque parfois d'accompagnement pour t'aider à acquérir certains gestes qui, automatisés, permettent de gagner du temps.

Quelques facteurs supplémentaires
La présence de neige durant trois longueurs nous a fait perdre environ 1h30 à 2h. Pourtant, les indications de conditions du terrain (informations auprès de l'office de Haute Montagne de Chamonix) et même les repérages visuels lors de la montée au refuge la veille ne permettaient pas d'anticiper que la neige serait présente dans ces quantités. De plus, la bonne averse sous le sommet nous a repris 30 minutes supplémentaires avant la sortie à la brêche.
Certes, dans une course, on peut anticiper un temps de marge sur l'horaire que l'on attribue aux imprévus. Toutefois, l'addition trop importante de ces imprévus ne peut être prévue ! Ainsi, ces deux heures de retard ont beaucoup joué dans notre échec final.


L'appel des secours
Fallait-il les appeler ? Pour prendre conseil de toute manière, oui ! Il serait simplement idiot de s'en passer. Mais après. Fallait-il leur demander de venir ? Nous n'étions pas blessés ni malades, simplement harassés par le combat qui venait de se jouer durant la course. Lorsque j'ai expliqué la situation aux secouristes, j'ai été frappé par l'absence de jugement de valeur de leur part sur notre appel. La vérité en est simple : cette décision est personnelle, quasiment intime et est difficilement jugeable de l'extérieur pour qui n'a pas vécu la situation. Autant il apparaît clair que j'aurai dû éviter de choisir cet itinéraire avec ce compagnon de cordée, autant la décision d'appel aux secours nous appartient et nos motivations peuvent difficilement être remises en cause.
A fins d'explications, voici toutefois les éléments qui ont conduit cette décision.
- Au sortir à la brêche à la nuit tombante, nous étions certes très fatigués mais, avec une lumière chacun, il m'aurait sans doute paru plus sage d'entamer la descente sur l'autre versant de sorte que nous aurions sans doute terminé la course dans "l'élan de la journée". Mais j'avais déjà vécu quelques années avant une descente sans frontale et je jugeais cela trop dangereux pour Jean. Dès lors, le bivouac s'imposait.
- Au petit matin, la question aurait pu de nouveau se poser mais mon erreur sur le gaz a fait que nous n'avons pu nous réchauffer avec un thé, ni fondre de la neige pour avoir de quoi boire. De fait, nous avions épuisés nos réserves de liquide durant la nuit. Sans ces remontants et à notre niveau de fatigue, il me semblait là aussi présomptueux de notre part d'entamer une longue descente que nous ne connaissions pas sans sérieux risque d'accident. Je songeais aussi de nouveau que, en tant que leader, j'étais trop amoindri pour retenir avec certitude un éventuel faux pas de Jean. Plutôt que de risquer d'avoir à les appeler quelques dizaines de minutes plus tard mais en situation d'accident, j'ai donc préféré renoncer et appeler les secours directement, au petit matin.

mardi 12 octobre 2010

Secours au Grépon - récit d'une course extra-ordinaire

Ca commence par l'envie de finir la partie mixte de ma liste de course pour présenter le probatoire d'entrée de l'ENSA. Il n'a pas neigé depuis 10 jours et chose assez inespérée, il a fait relativement chaud, j'ai donc bon espoir qu'une course comme Grépon-Mer de glace soit de nouveau en conditions (comprendre du rocher sec sans neige).
Je me rencarde donc avec Jean et c'est parti le jeudi :). Train du montenvers de 15h30, on arrive au refuge de l'Envers à 18h30. Celui-ci n'est plus gardé mais quatre personnes ayant bossé sur la réfection du toit prenne leur métro du soir, comprendre l'hélicoptère qui les ramène dans la vallée après une dure journée de labeur. Une fois partie, nous nous retrouvons seuls dans une lumière déclinant rapidement. On se prépare un bon dîner puis allons nous coucher.

Réveil à 5h00, je l'aurais bien mis plus tôt mais je crains que la rimaye (la dernière crevasse qui sépare le glacier de la montagne qui est au dessus) ne soit compliquée à franchir. S'il faut louvoyer pour trouver l'itinéraire, autant éviter la nuit noire complète, souvent synonyme de perte de temps à rechercher le passage. Comme la course est d'ampleur (850 m d'escalade), perdre du temps veut aussi dire perdre des forces inutilement avant la suite. Bref, mon choix est fait. Je laisse au refuge ma bouteille de gaz pour m'alléger au maximum...
Départ à 6h00, on descend sur le glacier de Trélaporte puis nous dirigeons vers le lobe glaciaire où se situe le départ de la voie. Jean a du mal avec ses crampons puis fait tomber sa frontale. Nous avons déjà perdu un petit quart d'heure. L'arrivée au pied se passe en revanche bien. Nous passons une première rimaye par la droite via un peu de rocher facile puis franchissons une deuxième rimaye dans sur la gauche au pied de la voie dans des éboulements de blocs de glace. On s'équipe, enfile nos chaussons et commençons à grimper à 7h20. Jean refait tomber sa frontale et y perd les piles. On n'a pas trop reperdu de temps. Le départ à froid n'est jamais simple et préférons tirer 2-3 longueurs pour débuter, la cotation est tout de même de IV/IV+. Plus haut, le rocher se couche et devient facile, nous repartons donc corde tendu. 200 m plus loin, cela redevient un poil plus dur et sur demande de Jean, nous retirons des longueurs pour "assurer le coup". On ne doit plus être très loin du rappel qui permet de prendre pied sur l'éperon marquant la deuxième partie de la voie et il est seulement 11H15. J'ai l'impression qu'on est bien dans l'horaire et qu'on avance bien.
Ceci est en partie un leurre. Nous mettons une bonne heure supplémentaire pour rejoindre le relai de rappel, assez peu confortable qui plus est. 12h15 et je m'interroge. Au point où nous sommes, le demi-tour est déjà complexe (d'autant plus que l'ai fait l'erreur de prendre une corde à simple de 60 m au lieu d'un rappel de 50 m). Je regarde la suite. Du pied du rappel. On se retrouve dans le fond d'un couloir qu'il faut quitter pour rejoindre la rive droite puis un éperon qui se dresse au dessus. Problème, il y a de la neige, beaucoup plus que je ne l'imaginais. J'indique à Jean de remettre grosses chaussures et crampons. On a 2 bonnes longueurs de mixte à faire avant de joindre le fil de l'éperon sur lequel j'ai repéré la veille que le rocher était sec. Même si on y perd du temps, je me dis que la suite devrait aller et songe que cela sera moins galère que le demi-tour. C'est donc l'option que je retiens.

En vérité, ce passage mixte m'a bien émoussé. Trois verrous successifs m'ont donné du fil à retordre avec des pas parfois engagés, parfois d'artif bien physique. Quinze mètres sous le fil, j'ôte mes crampons ce qui me permet de grimper plus facilement. Au tour de Jean de passer, je manque de présence d'esprit et du coup il garde ses crampons trop longtemps, les enlève dans un endroit malcommode et les range dans son sac au lieu de les clipper à son harnais. A l'arrivée sur le fil, nous avons perdu deux bonnes heures.
Il est environ 15h lorsque je reprends l'escalade en chaussons. Désormais, le demi-tour est simplement impossible. Nous songeons chacun à la possibilité que cette course ne se passe réellement pas bien mais nous gardons de partager notre sentiment pour rester concentrés et garder la motivation. Il faudra encore deux heures et quatres longueurs de 4b/5b pour atteindre le sommet de l'éperon. A la sortie, il faut traverser un petit collu enneigé. Je perds encore pas mal de watts. 15 mètres à franchir dans 40 cm de fraîche en chaussons, pantalon léger et mains nues (je préfère tenter de garder mes gants secs).
Au dessus, une petite dalle de 5 m puis une vire qui s'échappe à gauche avant de retrouver une vire ascendante à droite et enfin, une raide fissure cheminée pour sortir à la brêche Balfour, 20 mètres sous le sommet du Grépon.
17h30, on est sur la première vire. C'était pourtant l'heure limite qu'il nous fallait respecter pour arriver à la brêche dans des conditions correctes. La situation météo générale est au foehn et au beau temps mais depuis 2 heures, des développements nuageux se sont produits sur les Grandes Jorasses qui sont maintenant sous un grain. Celui-ci a l'air de vouloir venir nous voir. Ce coup-ci, je me décide à parler à Jean de l'orientation de la course. J'appelle les secours pour les informer et leur demander conseil. Au téléphone, le planton est super pro. Il vérifie le bulletin météo, revoit le topo de notre course et nous remonte le moral en nous invitant à sortir à la brêche. C'est vrai qu'on en est tout près. Il me demande à combien de temps j'estime notre arrivée là-haut. Je lui réponds 1h30 (soit 19h30) car j'ai conscience que nous progressons très lentement à présent. On raccroche en se disant qu'on se tient au courant.
Cinq minutes plus tard, c'est la grosse averse, je pars trop vite à droite et chinte la vire facile ascendante à droite pour la remplacer par une raide longueur de 5c dans du rocher à présent trempé.
Dernière longueur. Je suis 10 mètres sous la brêche et n'arrive plus à forcer le verrou d'un gros bloc. Après un quart d'heure d'effort, ma main finit par atteindre un vieux coin de bois d'époque. Il tient ! Je sors enfin à la brêche. Jean a juste assez de lumière pour sortir à son tour avant la nuit noire. Il est 19h25. Et on rappelle le PGHM.
Ce coup-ci, j'ai réfléchi. Entamer la descente de nuit avec une seule frontale et de plus, connaissant le peu de goût de Jean pour la désescalade, me conduisent à écarter cette option. Au téléphone, j'explique la situation: on est mouillé par l'averse, rincés par la course, sans matériel de bivouac ou presque, et on a perdu encore une demi-heure supplémentaire par rapport à notre dernier contact. Le planton est toujours aussi pro. Il m'indique qu'il va faire le tour avec les secouristes pour savoir quels actions adopter et nous rappelle. Cinq minutes passent. Jean me demande si on ne ferait pas bien de les rappeler. Je lui propose à l'inverse de faire tout comme si on allait continuer, histoire de rester dans l'action et ne pas trop se poser de questions. On organise donc nos vaches, trie le matériel, tâchons surtout de nous couvrir et de se réchauffer alors qu'il fait pratiquement nuit.

Dix minutes plus tard, le planton rappelle. Il m'explique que la procédure du PGHM est claire : si personne n'est blessé, la nuit constituant un risque supplémentaire pour les équipes de secours, on ne les engage qu'au petit matin. On va "dormir" sur place ! Et on convient donc de se rappeler au petit matin. J'appelle enfin Carole pour la tenir au courant et lui indique qu'elle peut avoir de nos nouvelles auprès du PGHM en cas de besoin.
Ce coup-ci, j'indique à Jean que nous sommes bons pour bivouaquer. Stupeur et tremblements. On finit de s'organiser; vidons les sacs du matériel que nous déposons à côté (un sac à dos est un bon tapis isolant du froid), finissons de nous couvrir, étalons la corde au mieux sur la terasse d'1,5 m2 qui nous servira à nous allonger, tâchons de nous restaurer et boire, sortons l'unique couverture de survie ainsi que le droit de soie que nous avons. Enfin, vers 20h30, nous nous préparons à dormir. On a glisser nos quatre pieds dans le drap et avons disposé la couverture de survie comme nous pouvions. Les deux premières heures, nous réussissons pas trop mal à dormir, peut-être une bonne demie heure. L'inconfort nous réveille parfois mais pas encore trop le froid. Vers 22h, une nouvelle averse démarre. Bien que petite, elle est suffisante pour mouiller le rocher et nous faire perdre de la chaleur. Vers 23h, réveil en sursaut proche de la panique, nous avons tout les deux eu au même moment le sentiment de tomber de notre rocher. On se calme. On n'a pas la place de faire de grands gestes sans être déséquilibrés et, bien qu'attachés par nos vaches, une chute serait toujours un gros désagrément suppémentaire. Le deuxième tiers de la nuit se complique. Un peu de vent envole régulièrement la couverture de survie trop petite pour envelopper deux corps correctement. Une fois, je la rattrape juste à temps d'une main alors qu'elle était complètement partie ! Le froid se fait de plus en plus piquant (bien que la nuit soit objectivement clémente pour un mois d'octobre, sans doute à peine -5°C au plus froid). Nous nous levons régulièrement pour faire des exercices afin de se réchauffer. Vers 4h, la couverture finit par se déchirer à force d'être tendue pour nous couvrir tout les deux. La fin de la nuit promet d'être délicate d'autant que c'est toujours en fin de nuit qu'il fait le plus froid. 5h30, Il me semble percevoir enfin le ciel qui prend une teinte un tout petit peu moins sombre. Nous ne pouvons plus dormir. Ayant décidé la veille de se rappeler au petit jour avec le PGHM, j'informe Jean que j'appelerai à partir de 7h, le lever du jour étant à 7h30.
A 6h, le planton m'appelle ! Il me demande notre décision : descente à pieds ou avec les secours ? Jean a l'air partant pour finir. Moi pas du tout. J'ai peur de sa chute et d'être trop faible pour ne pas pouvoir l'arrêter. 10 minutes de concertation à deux. Je les rappelle : "Venez nous chercher". Il m'indique qu'ils décolleront au petit jour, soit vers 7h15. En attendant, il nous faut ranger tout le matériel dans les sacs, plier la corde, réaliser un nouveau relais sur friends pour permettre au secouriste de se vacher sur le relais de rappel.

Le temps passe. 7h rien. En bas, on voit Chamonix, il y fait encore très sombre même si on voit clair à notre niveau. 7h15.
A 7h25, ça y est on entend le bruit lointain des turbines. L'hélicoptère EC 145 indicatif Dragon 74 de la sécurité civile monte depuis la mer de glace en un seul mouvement hélicoïdal à gauche pour se porter à notre niveau. Je me dresse debout sur la brêche. J'allume ma frontale afin que, si besoin, ils nous repèrent plus facilement, j'écarte mes bras tendus, les mains légèrement au dessus de la tête (signe international pour indiquer avoir besoin de secours). L'émotion m'envahit complètement. Je suis au bord des larmes. Pas du soulagement de voir le dénouement si proche mais de honte d'avoir manifestement échoué quelque part. L'hélico arrive tout près au dessus de notre tête. Moins de 50 mètres. Un homme sort de la cabine. Le souffle des pales devient à présent puissant et nous gèle encore plus. Il descend au bout du treuil, en poussant deux fois du pied les parois qui nous encadrent pour ne pas se les prendre. Il est debout sur la brêche, avec nous. Je lui tend l'anneau du relais pour qu'il se vache. Il retire le treuil. L'hélico se décale aussitôt pour ne pas rester au dessus de nos têtes - le vol stationnaire est toujours plus compliqué et risqué. Le secouriste nous range nos derniers mousquetons qui dépasse puis me prépare en premier avec une longe permettant de me vacher sur lui, d'accrocher mon sac à dos à mes pieds. Il me demande de tenir devant moi le connecteur qui servira au treuil. Celui-ci redescend. Un signe de la main. 2 secondes, mes pieds ne touchent plus le sol et je suis 5 mètres au dessus de la brêche, de Jean, du secouriste. 2 secondes de plus, l'hélicoptère s'est décalé, j'ai 500 mètres sous les pieds. 10 secondes plus tard, le mécanicien treuilliste m'a fait rentrer dans la cabine. Moins de 10 minutes plus tard, tout le monde est à bord.
L'équipe en profite pour faire un tour de repérage du massif. J'ai toujours ce sentiment de culpabilité qui m'oppresse. Le mécanicien me tend son pouce pour me demander si ca va. Je réponds que oui. Ce geste me fait un bien fou, moralement surtout. Je comprends que les gens qui sont autour de nous ne vont pas juger notre action et ont simplement fait leur métier, quel beau métier ! Je commence à sortir de ma torpeur et regarder par les fenêtres. Nous sommes au bord, en plein milieu de la face nord des Grandes Jorasses ! C'est magnifique. Six alpinistes grimpent dans la MacIntyre. On continue le tour. En 3 minutes, on monte au niveau du Mont-Blanc. Quelques alpinistes aussi sur l'arête des bosses. Puis on redescend sur Chamonix.

C'est fini. On est en bonne santé. Et on ne peut que remercier chaudement ces hommes et femmes au métier si particuliers: secouristes en montagne.
Quand aux différents enseignements de cette aventure, ils sont également nombreux et feront l'objet d'un prochain billet.

NB: Pour aller plus loin sur le sujet du secours en montagne, je vous recommande le livre d'Anne Sauvy, captivant sur le sujet