lundi 24 juin 2013

Seconde life

"En avant, marche". Ce coup-ci, on y est. La troupe s'avance sur la place d'armes. C'est notre cérémonie. Des regards s'échangent, complices mais tout le monde s'applique et se concentre et, pour une fois, ferme sa gueule, même X. C.. On arrive au centre, s'aligne. Je sens l'émotion me prendre: à peine croyable quand on sait que je chantait dans ma tête "We don't need no education" pour passer le temps durant les punitions collectives où nous devions faire des tours de caserne au pas cadencé, quelques mois plus tôt. J'ai toujours eu un caractère indépendant, on ne se refait pas.
Lors de la sortie de la promotion précédente,
la 8ème compagnie sur les rangs en avant-dernière position

Mais ce jour, c'est différent, tout va si vite alors que ça semblait parfois si long quand on était sur les rangs pour honorer d'autres promotions sortantes. Déjà, on se retrouve déployés en V devant les tribunes. Nos cadres nous "remettent nos galons" et nous laissent, symboliquement, autonomes. On se prépare pour le défilé final. Arrivés au niveau de la place d'armes, je dois me contenir, ne pas céder à l'émotion qui m'envahit, forte, comme une lame de fond. On cherche un peu sa famille du regard, mais pas trop pour garder l'alignement des têtes et rester concentrés sur le pas. Avant d'amorcer le virage de sortie, je cherche le regard de nos cadres avec un seul mot en tête: la gratitude. J'espère qu'ils sont fiers de nous comme l'honneur que j'éprouve, à cette seconde, d'avoir été à leurs ordres.
Et oui, famille et amis de longue date, je suis bien désormais militaire ce qui ne change en rien qui j'étais déjà, mais me donne, simplement, une richesse supplémentaire !

Cette journée du jeudi 20 juin passe à toute vitesse. A ce sujet, les curieux peuvent lire ou écouter (ici par exemple : http://www.youtube.com/watch?v=NDYIdBMLQR0) l'intarissable Etienne Klein sur la relativité du temps. Feu le module 211-212 s'était passionné pour ce sujet lors d'une certaine mise en quarantaine au CMP… à moins que je n'affabule légèrement ce qui n'est pourtant pas du tout mon genre :-p .

Le lendemain passe encore plus vite et nous voici au moment où le capitaine ordonne "rompez les rangs". Là, ce coup-ci, j'ai franchement du mal à contenir. Je crois ne pas être le seul d'ailleurs. C'est assez étrange. Faites vivre 100 personnes pendant 9 mois ensemble qui n'avaient, a priori, pas grand chose en commun. Elles s'apprivoiseront forcément. "On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille" dit la chanson. Je crois que c'est là que réside le sens de "la grande famille gendarmerie". On a plus d'affinités avec certaines personnes mais on veille un peu sur tout le monde quand même, y compris le cousin coincé ou la petite sœur gothique. Ce vendredi, j'ai donc eu l'impression de dire au revoir à une nouvelle famille. Comme toute famille ou bons amis, ce n'est pas la distance des années sans se voir qui définit la qualité de nos liens. C'est la capacité que l'on a à se revoir des années plus tard comme si l'on s'était quittés hier.

Vous allez me manquer… et je sais que dans le fond, ma guitare aussi va vous manquer !! ^^
Alors, avant de vous laisser, il faut que je vous dévoile un secret : pourquoi j'étais parfois… juste à l'heure aux rassemblements ! Et comme donc, ma guitare vous manque, je vais vous dévoiler ce secret en chanson. C'est inspiré de cette chanson-là : http://www.youtube.com/watch?v=whoYlcRF-u8. Vous savez c'est delachansond'unstylebizardqueseulbacotécoutequ'onappelleçadelavariétéfrançaiselesjeunes:).
Alors voici ma chanson. Ça s'appelle : "le treillis".

Et n'oubliez pas que c'est juste un peu d'humour, car cet uniforme va me manquer presque autant que vous et comme on dit, qui aime bien châtie bien :) . Merci à toutes et tous pour ces 9 neufs passés ensemble et n'oubliez pas : "L’homme n’a que deux vies : la première… et celle qui commence quand il s’aperçoit qu’il n’en a qu’une" (Confucius).

lundi 10 juin 2013

Saussois 2000, canal historique

Le premier topo d'escalade que j'ai acquis mentionnait le Saussois "2000", vision futuriste qui se projetait alors 10 ans plus tard. Plus singulier, ce topo était celui d'une vallée des Pyrénées ! C'est dire si ce site, modeste par la hauteur, est un morceau de l'histoire nationale de l'escalade.

Vue de la falaise du Parc, voisine plus récente mais non exempte de patine

Revenons en arrière, durant la première moitié du XXè siècle, les alpinistes se tournent de plus en plus vers les ascensions “grimpantes“ et s'attaquent aux plus hautes parois des Alpes. Dans tout les massifs, on grimpe, de plus en plus haut, de plus en plus raide. A la fin du XIXè siècle, les Anglais avaient su montrer aux populations locales de montagnards qu'il n'y avait pas du tout besoin d'être “du coin“ pour réaliser des ascensions hardies. Les années 20-30 voient donc l'escalade se développer en pays de plaine... A ce jeu, les parisiens ne sont pas les moins motivés, bien au contraire ! Ils colonisent rapidement la forêt de Fontainebleau, et attaquent la "Martine" au Saussois en 1939. Dans les années 50, la falaise acquiert sa notoriété grâce à sa raideur et sa relative proximité de Paris. Les plus grands noms s'y succèdent, et notamment nos “glorieux-himalayistes-nationaux", de Paragot en passant par des Alpins tels Desmaison.

Dans l'arête jaune, un 6b "d'époque"

De 1950 à 1970, on va grimper au Saussois en artif, en cherchant à économiser les pitons. C'est le 1er âge d'or de la falaise. De grandes traversées et envolées sont tracées sur le rocher raide, compact, offrant bien peu de possibilités de prises, et même de protections. Des pitons sont plantés dans des trous plus petits que celui d'une aiguille, la falaise, à l'évidence, est riche. J'ai lu pas mal de choses sur la grimpe d'hier et d'aujourd'hui... et oublié certaines qu'un camarade de cordée m'a rappelé ce WE.
A cette époque, Hervé m'a en effet raconté que Berardini & co s'enveloppaient dans de gros matelas et dégringolaient, en guise de rite initiatique, les pentes d'herbe situées sous les falaises. Il m'a également remémoré que dès les années 70, on a commencé à ne plus s'autoriser que les pitons et clous déjà en place pour progresser. On a appelé ce type d'escalade le “Saussois libre“. On jaunissait alors petit à petit à la peinture les pitons que l'on s'interdisait. La bascule s'opérait avec les ouvertures successives du 1er 7a et du 1er 8a de France: Chimpanzodrome ! Cette voie mytique de seulement 15 m a depuis été décôtée à 7c+ mais conserve toute son aura si bien que de bons grimpeurs continuent, aujourd'hui encore, à faire le voyage pour s'offrir Chimpan.

La traversée Paragot, "hommage au moral des anciens dit le topo"
Dans les années 80, le Saussois a donc connu son deuxième âge d'or: l'escalade libre ! ... Alors nous sommes,... nous sommes en 2013 et tout ceci pourrait paraître bien rétrograde. Soit de la nostalgie d'âges d'or forcément révolus, soit plus simplement du temps où il y avait encore du vrai rocher à exploiter et pas une variante si proche d'anciennes voies qu'elles se confondent ou s'obstruent.
Le grimpeur moderne peut vite s'y dégoûter: les cotations libres sont sèches (années 80), l'équipement loin (années 80-90) voire vieilli (80's et avant), et le rocher souvent si patiné par l'empreinte du temps et donc des nombreux passages que certains 6a peuvent être plus difficiles que des 6b+ de voies modernes dans le sud.
Si après une telle description, vous avez encore envie d'y aller: vous êtes dans le vrai ! Car grimper au Saussois offre d'autres sensations: une véritable humilité qui devrait toujours aller de pair avec notre activité pour garantir notre sécurité mais aussi un voyage dans l'histoire de la grimpe. Grimpez avec des yeux d'historiens, et vous serez assez vite accompagnés tout autour de vous par des aînés: "avance, engage, ça passe, là, une faiblesse, protège".
Enfin, le site offre aujourd'hui quelques voies "pas trop anciennes" à l'équipement décent et au rocher sinon hyper-adhérent, au moins exempt "d'effet miroir". Ajoutez que la surfréquentation parisienne n'y est plus de mise (sûrement un effet de l’essor continu des TGV vers le sud-est), le site réapproprié et fort bien entretenu par les locaux du club d'escalade d'Auxerre. Surtout, la douceur bourguignonne de vivre y est intemporelle, coin de bivouac idéal à l'étage, coin baignade dans l'Yonne (le canal) au rez-de-chaussée, exposition majoritairement sud qui va bien à un site "du nord".

La sortie des "échelles"

A titre personnel, je goûte donc à ces nouvelles richesses que je n'ai définitivement pas fini d'explorer. Avec les amis, nous ne grimperons sans doute jamais Chimpan', mais nous avons encore d’innombrables journées à passer sur ce petit bout de paradis, mais chut c'est un secret. Comme tout les paradis, il doit rester caché, maintenant qu'il a atteint le statut de musée.
L'essentiel est dans le chemin, invisible pour les yeux, à l'instar des rencontres toujours trop courtes et fortuites.